Christian Meuwly
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Less is more ?

Dans la dialectique platonicienne, l’on oppose deux perspectives : celle du sensible et celle de l’intelligible. Il existerait derrière les oeuvres et le monde sensible, un arrière-monde donnant accès aux mystères de la profondeur, imperceptible par l’oeil où se cacherait le grand et le vrai. L’architecte Mies Van der Rohe l’a souhaité en son temps, avec la phrase qui lui est souvent attribué : “Less is more”. Il héroïsa ce principe – la simplicité comme ultime sophistication, plutôt l’intelligible que le sensible. Que ce soit dans une démarche de designer ou d’artiste, la simplicité allait être reine.

« Les yeux de l’esprit ne commencent à être perçants que quand ceux du corps commencent à baisser. » Platon

« Less is more » ou l’idéal ascétique renvoie à la plus profonde mystification, celle de l’idéal qui comprend toutes les autres, il s’agit de la volonté de néant. L’ascèse vise à atteindre un idéal élevé, comme la santé, le bonheur, la sagesse, le salut, la vérité, ou une conscience de ce qui est essentiel. Ce en renonçant aux fruits de l’acte, au superflu, tout en s’y consacrant entièrement, une découverte religieuse qui se transmet depuis dans l’art.

« Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Saint-Exupéry

L’on retrouve également ce phénomène dans l’univers de l’éloquence. L’aposiopèse est une figure de style rhétorique qui vise à suspendre le sens d’une phrase en laissant au lecteur ou à l’auditeur le soin de la compléter. L’aposiopèse révèle une émotion ou une allusion se traduisant par une rupture immédiate du discours. L’aposiopèse est une ellipse proche de la réticence et de la suspension. Il ne s’agit pas de faire disparaitre le mot, car son évidence le fait exister, mais d’enrober le mot d’un silencieux revêtement.

L’ascèse s’exprime couramment à travers des créations de campagnes de communication et d’identités visuelles. Le flat design par exemple incarne « Less is more » à merveille, il est un style de design d’interface graphique caractérisé par son minimalisme et par sa manière de mettre le vide en scène. Il se base sur l’emploi de formes simples, d’aplats de couleurs vives et de jeux de typographie.

Quand l’idéal ascétique se confronte à l’hédonisme.

« Less » la simplicité, est “more”, un plus, à condition que la simplicité soit l’aboutissement d’un renoncement. Comment différencier la simplicité d’une oeuvre, d’un sujet, par ennoblissement, par renoncement ou par épuration, à la simplicité de celui qui est en incapacité ? Pour Nietzsche, les idéaux ascétiques sont entretenus artificiellement. Ces idéaux intègrent une affirmation de l’existence de la vérité, ce que Nietzsche rejette. Pour lui, cette notion actuellement ancrée dans nos esprits d’une vérité qui nous est infiniment supérieure et que nous essayons de connaitre, est le fruit de l’influence des prêtres et guides spirituels.

« Qui se sait profond, s’efforce à la clarté : qui veut paraître profond aux yeux de la foule, s’efforce à l’obscurité. Car la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut voir le fond : elle a si peur de se noyer. » Nietzsche

D’après la généalogie Nietzschéenne, cet acharnement à mépriser le réel via l’exaltation de l’intelligible, si nous interrogeons « les entrailles de l’esprit », l’on peut découvrir que ce dénigrement relève d’un affect morbide : Le ressentiment, l’esprit de vengeance ou encore la méchanceté découlant de l’impuissance.

« Pour moi, la beauté est merveille des merveilles. Il faut être bien superficiel pour refuser de juger d’après les apparences. Le vrai mystère du monde est le visible, pas l’invisible »  Oscar Wild, Le Portrait de Dorian Gray

Quelle place aujourd’hui pour les idéaux de simplicité ? Tout ou presque dans nos sociétés occidentales nous pousse au superficiel. La publicité et les réseaux sociaux ont engendré une angoisse de l’insignifiance visuelle, l’empressement – même la démocratie dirait Platon. Intelligible ou sensible ? Apollinien ou Dionysiaque ? Classique ou romantique ? Une question de caractère.

6 août 2017