Christian Meuwly
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Philo Publicitaire

La musique classique, un art masculin ?

« Il fut un temps où je croyais posséder le talent de la création, mais je suis complètement revenu de cette idée, une femme ne doit pas prétendre composer – aucune n’a encore pu le faire et cela devrait être mon lot ? Ce serait une arrogance que seul mon père autrefois m’a donné », écrit Clara Schumann en 1839, dans son journal intime.

Ce propos tenu par l’épouse du compositeur Robert Schumann, était dans le XIXe siècle en adéquation avec les moeurs, au point de pouvoir être tout naturellement soutenu par les femmes. Mais qu’en est-il aujourd’hui, dans le contexte égalitaire vers lequel tendent nos sociétés ? Quelle responsabilité l’image peut-elle endosser dans l’ascension artistique d’une artiste interprète féminine ? Pour le plus grand plaisir des mélomanes, ce vent nouveau a rendu possible d’immenses talents se produisant aujourd’hui, tels que Janine Jansen, Khatia Buniatishvili, Rachel Kolly d’Alba, Julia Fischer ou encore Hilary Hahn pour ne citer qu’elles ; grandes « initiées » pour les plus plus mauvaises langues et « guerrières des temps modernes » pour les autres.

« En droit, on ne devrait appeler art que la production par liberté, c’est-à-dire par un libre-arbitre, qui met la raison au fondement de ses actions » Kant, Critique de la faculté de juger.

L’art n’a pour ainsi dire aucune fonction en soi, une oeuvre ou une interprétation est sa propre fin. Si l’on pouvait cependant lui attribuer une fonction morale, ce serait celle d’être critique, libertaire, émancipatrice, une rébellion contre les contraintes. J’ai l’intime conviction que l’artiste se pose en s’opposant et les limites fécondent souvent les plus grands élans créateurs. À bien des égards, face à l’isolement, l’aliénation ou la dépendance survient la nécessité de crier. Par son aspect rivalitaire, la culture n’échappe pas à la logique mimétique de la guerre comme l’explique brillamment René Girard : pour les mêmes raisons intimes nous élisons nos héros, nos hommes politiques, nos directeurs, nos chefs de guerre et peut-être même nos artistes. Par son aptitude à conserver et à défendre les libertés en faisant face à l’adversité sous toutes ses formes, en nous donnant le sentiment que tout est sous contrôle. S’il est une aptitude, ou plutôt un concept qui puisse feindre ce sentiment rassurant et donc fédérateur, ce serait celui de la virilité, la vigueur de l’interprète, son aptitude au combat et la maîtrise de soi, la virilité comme idéal de puissance et de vertu.

La conquête féminine de la virilité

Pendant la grande partie du Moyen Âge, la virilité prenait forme dans la chevalerie et dans le rôle du courtisan. Pendant la Renaissance, les philosophes des Lumières combattent l’idée du chevalier comme étant un être brut pour le faire apparaître sous les traits d’un homme de lettres, digne représentant du fin’amor (de l’amour courtois). Les philosophes des lumières contestent la représentation moyenâgeuse de la virilité, la puissance patriarcale étant assimilée à celle de la tyrannie. La virilité comme domination de l’homme sur l’Homme est remise en cause. Cette rupture n’existe pas quant à la domination sexuelle de l’homme sur la femme : la virilité des libertins du XVIIIe siècle comme celle de l’homme du peuple restent de la prédation ou du moins, une domination sans retenue au sein du foyer. Les femmes affirment leur présence dans les salons littéraires, bien qu’elles y demeurent minoritaires. Aujourd’hui, la virilité se manifeste dans les professions symbolisant l’ordre et la hiérarchie, mais sans cesse, les femmes tentent de démonter un à un les obstacles et clichés qui, hier, leur empêchaient l’accès aux postes à responsabilités, conceptualisé par la fameuse théorie du plafond de verre. La sémiotique dégenre les codes, elle ne vise pas à dire que la définition de la virilité n’est plus celle qu’elle était, mais plutôt de dire qu’aujourd’hui elle ne se limite plus simplement à cela.

Incarner la virilité

Yann Barthès : Vous venez d’interpréter un extrait de Petrushka de Stravinsky et vous dites que c’est un truc de mec, pourquoi est-ce un truc de mec ?
Khatia Buniatishvili : J’aurai plutôt dit un répertoire masculin, car ça demande une force physique, une force mentale et le but est de montrer que les femmes sont tout aussi fortes mentalement que physiquement. (Interview du Petit Journal)

Ceci est la rhétorique tenue dans la plupart de ses interviews. En démontrant une réticence publique au baise-main des chefs d’orchestres, Khatia Buniatishvili fait face à la domination courtoise et romantique de l’homme sur la femme, donnant ainsi le sentiment que son ascension n’est dû a rien d’autre qu’à sa propre puissance. L’esprit libre est celui qui ne se compromet pas et que l’on initie pas, il parvient seul à ses fins. Évidemment, nombreux sont les codes visuels faisant acte de cette vertu, cette virilité libératrice autrefois confisquée par les hommes. Dans les milieux élitistes et dogmatiques comme celui de la musique classique, l’on fustige le populisme, le culte des personnalités quand elle échappe à la dualité de l’âme et du corps, l’image et en somme, tout ce qui serait susceptible de recouvrir l’aptitude d’un revêtement publicitaire, de faire plier la rigueur avec le concours de l’opinion pour citer le Protagoras. Non seulement la communication se doit d’avoir du sens, mais on se doit de comprendre quelle est sa véritable raison d’être quand elle se met au service de l’art et quelle forme se doit-elle de prendre.

Ne nous méprenons pas, la communication est inextricablement liée à l’espace-temps et d’autant plus quand elle semble invisible. Pouvoir s’emparer du monde en l’effleurant est aujourd’hui à portée des femmes, non pas par le simple fait qu’elles soient femmes comme le revendiquent les féministes, mais par le fait que leur succès doit aussi être la mesure de leur talent.

10 janvier 2017