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Aphorismes

Oasis métaphysique dans le désert du selfie

Ma pratique ininterrompue de la photographie « portrait de profil » suscite régulièrement étonnement et questions. Il est vrai que j’ai abandonné la quête du beau dans la symétrie des visages, la simple photographie ludique et superficielle au profit d’une approche qui se veut une recherche, voire une quête métaphysique, Oui, mon désir d’opposer le portrait de profil à la conquête du selfie est surtout un positionnement philosophique. Car, au-delà d’être un simple néo langage comme l’affirme la philosophe et psychanalyste Elsa Godart dans son nouvel ouvrage “Je selfie donc je suis », la pratique du selfie est porteuse d’une nouvelle manière de percevoir le “moi“ dans la société. Et si, au lieu d’une cristallisation superficielle des choses, d’un selfie qui dilue et dilate nos égos, la photographie pouvait concourir à une affirmation de l’être ?

Le portrait de profil dans l’histoire

Dès le Moyen-Age, les rois, les princes, les nobles se font portraiturer. Le portrait est signe de pouvoir, politique ou religieux.  A partir de la Renaissance, les gens jouissant simplement d’une certaine aisance s’y mettent également. Cette pratique perdurera au XVIIème siècle et surtout au XIXème siècle. Le portrait de profil est une formule courante en Italie aux XIVème et XVème siècle s’inspirant des médailles et des pièces de monnaies antiques. Reprenant la pose des empereurs romains, le modèle affirmait son autorité ainsi que la noblesse de son caractère. La particularité du portrait de profil est qu’elle met l’accent sur la ligne essentielle du visage, sans distraire le spectateur par une expression particulière. Cette forme de portrait souligne la dignité intemporelle d’une personnalité.

Petite sémantique du selfie

Sartre disait “On me voit donc je suis” et Elsa Godart dit “Je selfie donc je suis“. Le selfie est un récit à destination de l’autre, un témoignage inédit, un appel aux suffrages, une bouteille à la mer. Le selfie symbolise l’avancée d’un nihilisme, le règne de l’existentialisme. Le regard de l’autre est devenu la mesure de notre existence. Persuadés qu’en désertant les cieux, Dieu a emporté Platon avec lui. Le torrent de la sécularisation a fait fondre nos âmes, pour les emporter loin de nos croyances et de notre vocabulaire. Nous n’avons donc pas tort de penser que Dieu nous a abandonnés dans le monde du selfie, nous sommes sur terre effrayés par l’oubli, telles des coquilles vides où tout ne serait que matière et apparences. Par crainte de n’être que chair et os, par peur de n’être que l’addition de la perception des autres, par peur de ne pas être, c’est dans les mains de l’autre que nous avons placé toute entière la construction de la confiance en soi.

Petite sémantique du portrait de profil

Les portraits de profil symbolisent l’affirmation de l’essence de l’être, l’antériorité de l’essence sur l’existence. J’existe sans avoir besoin que l’on me regarde, et sans trouver dans le regard de l’autre, le témoignage de mon existence. De ce fait, le regard pointé hors de l’objectif représente le regard tout entier tourné vers l’autre, l’autre avec un grand A, l’autre comme finalité, un regard qui n’est pas une quête d’approbation mais une élection, un partage, une générosité. C’est dans cet idéal de verticalité et d’alignement avec soi que l’autre n’est plus nécessairement un objet à conquérir, mais un égal, un ami.

Ma conclusion

Sans vouloir diaboliser le narcissisme, qui dans une certaine mesure prend part à la réalisation de soi, de sa volonté, nous ne pouvons pas ignorer l’enjeu d’une société narcissisée, c’est-à-dire manipulée par un pouvoir politique en vue de la rendre docile et manipulable, société d’êtres ultra dépendants les uns des autres, enchainés par les regards réciproques, dans laquelle le principe du contrôle social peut opérer en toute sérénité. Sur le plan individuel comment ne pas s’apercevoir que les adolescents sont à la merci de ce nihilisme ambiant, avec leur cortège de dépressions, de suicides liés à l’impossibilité de surmonter le bashing et de s’affirmer, sans parler des adultes également victimes de ce phénomène à vrai dire pas nouveau, mais amplifié, savouré jusqu’au vertige par les pratiques liées aux réseaux sociaux.

Oser se regarder soi-même, sous cet angle, le profil, qui est le nôtre mais qui nous paraît étranger, accepter de ne pas maitriser nos apparences, oser l’autodérision, serait donc un acte de lutte, de liberté, où le sujet existe en soi.

Références
Je selfie donc je suis, Elsa GODART
Éthique de la vertu, Aristote
La nécessité d’être seul, Jiddu KRISHNAMURTI

9 juin 2018